dimanche 16 septembre 2012

Signé Mercutio - Les Tours Noires

Mercutio est beau, Mercutio est fort, Mercutio est complètement fou et Mercutio écrit, parfois, des petits textes pour lesquels il aimerait, parfois, avoir un avis (vous voyez où je veux en venir?). Sauf que Mercutio, il ne sent pas trop de créer tout un blog pour les poster, donc moi, comme je suis fabuleuse, je lui ai proposé de poster ses textes ici, entre les mailles de mon filet de gonzesse dépressive, afin de recevoir vos avis.
Ces articles n'interrompront pas le rythme habituel du blog (quel rythme?), et comme vous le voyez, celui)ci est le cadet d'un article écrit ce matin. Donc pas de soucis de ce côté-là, il ne s'agit pas d'un joker du genre "Bordel, j'ai plus d'inspiration -j'ai 18 brouillons dans mon tableau de bord, je FOURMILLE d'inspiration-, c'est la fin, VITE, Mercutio, ÉCRIS-MOI UN TRUC SAUVE-MOI!"
No.
Maintenant, au lieu de m'étendre en une introduction longue, variée et inintéressante (mais de toute façon vous m'aimez, n'est-ce pas), je vais laisser la parole au principal intéressé.

---

Salut, c'est Mercutio, je profite du blog de notre fille aux  cheveux roses préférée pour faire passer un texte que j'ai écris il y a quelque temps, histoire de recevoir quelques avis dessus sans pour autant m'enchainer à un blog ou à un site dédié. En plus ça fera un peu varier le contenu du-dit blog, qui tombe lentement dans le mélodrame adolescent [ndDecay: Je mélodramatise si je veux, d'abord]. Sans hostilité aucune, bien sur (sinon je vais me faire taper sur les doigts). En espérant que ça vous plaise. Amicalement, Mercutio.

---

Les tours noires

« Je fais souvent un rêve, docteur. Je vois un grand temple en pierre bleue. Il y a un cristal rouge à l’entrée, et même si j’ai peur je le suis. Il m’entraîne à l’intérieur du temple. Je vois un grand bassin d’eau noire. Le cristal glisse dedans, mais je n’y vois aucune lueur. Je m’accroupis prêt de la berge, et je regarde dans l’eau.
Je ne vois pas mon reflet. Je vois seulement deux longues cornes qui volent à l’endroit où est ma tête.
Je frappe dans l’eau de toutes mes forces. Je frappe, je frappe… mais l’eau ne se trouble pas. Alors je plonge dans l’eau, et je vois le cristal au bout d’un tunnel. Puis je me réveille. Quand pensez-vous, docteur? »

Le fauteuil crisse, et les mains se détendent, molles et en sueur. La lumière pointe à travers les fenêtres.
Que dit le médecin? Le bruit est assourdi, il passe entre un rideau d’eau avant de lui arriver. Si opaque, opaque, opaque. Ses pensées se bloquent sur ce mot. Pourquoi opaque? 

L’homme fait un petit récapitulé de ses observations, aveugle et inconscient. Il était pourtant là, avec lui. Les démons en face, grimaçant et bramant.
Il a tout oublié? Déjà? Depuis peu, tout le monde oublie. Que s’est-il passé?
Un soupçon d’espoir naît dans son coeur. Peut-être est-ce une ruse de démon! Peut-être sont-ils revenus? Qui se cache sous le masque du docteur?

La lumière baisse dans le cabinet, un nuage cotonneux passe devant le soleil. On ne voit plus le docteur, et ses mains se crispent sur le tissu du fauteuil.
Il a vu le docteur grimacer, long sourire plein de dents. Méchant et vicieux, le docteur. Il en est presque sûr.
Non, il en est sûr. Sous le docteur se cache un démon! Oui, un démon! Ou un qui-a-oublié. Il a peut-être tout oublié. 
Il se lève lentement, et serre la main du docteur. Les doigts se ferment. On dirait des serres. Serait-ce des serres? Les ongles sont courts, les doigts flasques et blêmes. Non, ce n’est pas un démon. Cela met toute sa théorie à l’eau.

Il relâche son étreinte rapidement. Il a écouté et il a répondu comme le docteur voulait qu’il réponde.
La porte s’est fermée sans qu’il ne voit rien. Il frappe à la porte, mais quand le docteur revient, il n’ose pas lui demander.
Il descend les escaliers sans un mot. Il traverse l’obscurité et ses pas claquent sur les marches.
Tic, tac, tic, tac. Dans l’ombre, qu’est-ce que c’est?  Et là, caché sous l’escalier?

Le froid de la rue inonde ses vêtements. Son manteau est ouvert. Il est mouillé, comment est-ce possible? Ah oui, il pleut.
Les gouttelettes tombent en nuées sur son visage.
IL rentre chez lui.

Le trottoir est long, dur et gris. Le tramway arrive vite, jaune et tonitruant. Il grince, il tousse. Les sièges sont identiques à ceux du docteur, et il se revoit dans le cabinet.
A-t-il bien fait de tout lui dire? Était-ce une bonne idée?
Il rentre chez lui. Les lumières sont toutes allumées, comme d’habitude.
Il dirige vers son bureau, pose sa veste, enlève ses chaussures et tombe sur son lit.
Il ferme les yeux brièvement.
Au début, il ne voyait rien. Il était aux cotés d‘Adèle et Matthias, et il contemplait la forêt. Il ne voyait rien entre ses arbres, et n’entendait rien a part le murmure des armes. Qu’y avait-t-il là bas? Rien de plus, une longue herbe… un tronc mort.
Le silence était épais, et il pouvait sentir ses guerriers frémir. Des corbeaux malsains volaient au dessus d’eux. Futur carnage, futur festin.
Les arbres frémirent, bousculés par les démons.
Les pas, le feu, les armes. Clac, clic. Des cliquetis silencieux, et aucun cris. Des coups qui fusent, des étincelles qui volent.
Vaste charnier. Des corps rouges et gris.
Seul, il partit. Il dût fuir pour survivre, pour que ça lignée de s’éteigne pas. Pour que les démons sachent qu’il était encore là.
Oui, ce n’était pas fini.
Il ouvre les yeux. Il regarde sa montre. Il a dormi une vingtaine de minutes. IL se lève et se dirige vers son bureau.
Des journaux. Des calepins noircis. Des feuilles froissées et repassées maintes et maintes fois.
Il prend une feuille, presque au hasard.

Un autre démon, caché sous un humain. Lui a eu du mal à se cacher. Il a tué a nouveau. Il a tué nombre de gens, des femmes et des enfants, et il se cache. Il se cache mais dans son esprit, il brille comme un immense brasero. Il voit son âme de démon, il le voit dans la ville, il est caché dans une maison délabrée.

Il prend un calepin à la couverture usée. Qu’a-t-il prévu?
Le démon, puis tenter de réveiller les deux autres. Ils ont oubliés, mais ils doivent se réveiller. Ils vivent ensemble. Tant mieux. Cela sera plus simple.
Peut-être font-t-ils semblant? Il le saura.
Il remet ses affaires. Il prend le calepin, il prend la feuille. Il prend un couteau de cuisine.
Il sort.
Il déambule dans les rues. Il est un peu perdu, car le démon bouge tout le temps. Il ferme les yeux, et il le voit, au loin. Il va vite.
Au détour d’une rue, il voit deux hommes qui tournent autour d’un autre. Ils lui parlent, et il voit leurs langues vomir des mots malsains. Des démons? Peut-être.
Accordons le bénéfice du doute.

Il s’approche des deux hommes. Ils ne l’ont pas vu, car ils sont trop occupés par leur proie.
La lame du couteau traverse son manteau puis celui du premier homme. Il rencontre la peau et la traverse. Il retire le couteau avant que le sang ne l’atteigne. Le second se retourne.
Sans un bruit, il plante le couteau dans son visage, à travers la joue gauche. Il atteint l’autre bout de la tête, et tourne le couteau dans la plaie. 
Il s’effondre dans un gargouillis.
Il regarde la victime. Celle-ci le fixe, paniqué. Il est déçu. Il pensait trouver un autre comme lui, car ils attirent les démons. Mais celui-ci ne sait rien.
Il est éclaboussé de sang. Il n’ira pas loin, et quand on lui demandera, il dira tout.
Il faut s’en débarrasser.
Comme ça ou par les démons, qu’est-ce que cela change.
Il a une mort rapide.
Il continue son avancée. Le démon ne bouge plus. Il a sûrement du trouver un endroit où se cacher.
Il marche vers lui. Le démon ne le sent pas.
Quelqu’un l’interpelle. Ami? Ennemi?
Non, simple passant. 

Il finit par trouver le démon. Il se cache dans un magasin. Un grand magasin, de ceux qui fourmillent de cachettes, grand comme un hangar, sombre comme une grotte, le terrier d’un démon.
Comment va-t-il s’en débarrasser? Dans un magasin s’offrent peu de possibilités. Bah, il improvisera.
Il n’y a personne, car il va bientôt faire nuit. Il entre. Il se cache dans son manteau.
Pas de caméras, car à notre époque, que peut-il nous arriver?
Il ricane malgré lui.
Il se cache à quelques rayons de lui. Il pousse une étagère trois fois plus grande que lui.
A-t-il réussi? Non, c’est impossible. Il n’a pas pu faire ça, c’est impossible. Impossible, impossible, impossible. Et pourtant, il y est arrivé, l’étagère tombe. 
Impossible pourtant, impossible.

Un fracas violent se fait entendre, et les étagères tombent comme des dominos. Il entend les objets qui tombent, et imagine les masses s’écrasant sur le démon.
Mais il s’échappe! Le brasier ne s’est pas éteint! Il a réussi à sortir du piège!
Il le suis, en courant maintenant. Il passe une porte de service, et se retrouve dans un autre entrepôt aux étagères de fer recouvertes d’objet en tout genre.
Les ampoules sont faibles, et il ne voit presque rien. Là! Il est caché derrière une armoire. Mais… que tient-il?
Serait-ce une scie?
Il bondit. La scie fuse dans l’air,  et le frappe à la tempe. Il s’écroule par terre, roule sur lui-même et se relève.
Il envoie son poing dans le ventre de son adversaire, puis le pousse dans une étagère d’un coup d’épaule.
Il s’abat sur sa proie, et le frappe de son couteau. Mais la lame tranche le vide, il a bougé. Il sent une douleur dans son ventre, il a le souffle coupé.
Le démon l’a frappé dans le ventre, et il s’est relevé.
Il se lève a son tour, et se jette a nouveau sur lui, de toute sa fureur. Son couteau lacère le ventre, puis le frappe dans le bras droit.
Il attrape le démon par le haut du buste, le soulève et le projette à travers la salle. 
Il ne bouge plus.
Si, il gémit. Il se traine contre le sol, tente de lui échapper. Ses jambes ne répondent plus, et il les trainent, lourds fardeaux désarticulés et grotesques.
Il se rapproche lentement. Il le rattrape, sans grand peine.  Il lève son couteau. Ou peut-être pas. Il enfonce lentement la lame avec une lenteur consommée. 
Il retourne le corps secoué de spasmes. Il le force a ouvrir la bouche. Il lève son bras. Le poids de l’arme semble s’accentuer. Il transpire.
Un de moins.
Il transperce le visage du démon. Une, deux, trois fois. 
Il est silencieux.

***

Il s’en rappelait étonnement bien. Un souvenir impérissable, sombre et presque irréel.
Autour de lui flottait une sorte d’aura de folie, qui troublait l’air, qui rejetait la lumière, qui grinçait dans l’espace.
Il avait des longues cornes se tendant vers l’arrière de sa tête, puis se torsadant au dessus de son crâne.
Ses yeux étaient deux fentes jaunes, luisantes comme deux pleines lunes, et ils dardaient des éclairs.
Son corps était long, gracile et pourtant trapu. Il se voutait légèrement sur les serres qui lui tenaient lieux de pieds, et son corps noir aux os découverts paraissait repousser la vitalité, l’herbe se flétrissant à ses pieds et le lait tournant en sa présence.
Il tenait dans sa main une sorte d’amulette taillée dans un os pointu. Ses entailles pâles semblaient luire de quelque sorcellerie malsaine.
La créature le lui tendit. Il le pris lentement, passa son pouce sur une des entailles, et frissonna.
Le démon sourit. A sa hanche pendait un long fourreau rouge, et une poignée de cuivre surmontait le tissu écarlate.
Ses yeux dansèrent du visage impie jusqu’à son épée.
La langue de l’être remuait rapidement dans l’air, langue de serpent tâtant l’atmosphère. Il ne comprenait rien à ces borborygmes, mais leurs sens lui étaient évidents, comme il le pressentait dans son esprit.
Le bâton d’os semblait lui expliquer lentement les intentions de son maître.
Ils, le démon et son armée, allaient les réduire en cendre, pour les avoir enfermés dans les nuages, trop proches du soleil et trop loin des ombres.
Inexistants. Impuissants. Souffrants.
Là était leur revanche, car après avoir détruit leurs corps matériels, ils allaient plonger leurs âmes frêles dans la plus noire des ombres de la plus sombre des cavernes, et là, ils s’effaceraient lentement, disparaissant dans l’air ou dans la pierre, identiques au vent qui souffle ou au feu qui brûle, évidents, inutiles, et muets.
Ainsi ils reviendraient en maître.

Le démon lui offrit un aperçu de l’avenir. Des tours noires et ocres crachant le soufre, hautes et reliées entre elles par des ponts d’os humains, se dressant dans le crépuscule pourpre et malsain, surplombant la longue plaine-charnier qu’ils avaient eux même couvert du sang des hommes et de leurs propres fluides maudits.
Des bouches vomissant des entrailles et des cris de damnés, avalant les arbres et les villes, grand comme des continents.
Des Arbres de fer fauchant les créatures de leurs tentacules dentelées.
Chaque jour des combats. Chaque jour des morts. Chaque jour, les démons tueraient les autres, pour mourir à leur tour, pour revenir, pour mourir…
Et le monde s’étoufferait ainsi, asphyxié dans sa fumée et noyé dans son sang et dans ses larmes, près à exploser mais immortel, au bord de l’annihilation, souffrant pour l’éternité.
Mais ces visions ne le déconcentrèrent point. Non, il se sentait prêt à les affronter. Le démon saisit sa résolution, et, dans une parole douce, semblable à une caresse, il invoqua dans son esprit une dernière image.

Celle d’une grotte, sombre et froide. Un mince court d’eau coulait ici, encore pur malgré l’état du monde colonisé. Immaculé dans cet océan de corruption, blanc au milieu du noir.
Près de l’ouverture par laquelle se diffusait le courant, une pierre était posée. Là, gravée, se trouvait le nom de chaque humain tué par les démons, mais en caractère si petit que personne ne pouvait les voir. Oubliés. Seuls dans l’immensité de l’univers.
Et quelque fois, une flamme bleue s’élèverait de la pierre, et on entendrait une brève complainte, celle d’un enfant ou d’un homme, d’une femme, d’un héros ou d’un martyr.
Et ces voix répèteraient la même chose.
« Les démons étaient immortels, nous aurions dû le savoir… »


Une sirène le réveille. Il tient dans ses mains son couteau. Du sang dessus. Noir? Non, blanc. Le sang des démons est blanc.
Oui, c’était bien un démon.
Il contemple le corps. Il ne voit qu’un homme normal. Mais dès qu’il fait mine de détourner le regard, l’être change. Des cornes poussent, des yeux luisent. Jaunes. Une peau noire. Noire comme il n’en a vu qu’une seule fois.
« Nous avons gagné. Depuis longtemps. Quand tu sortiras de la prison, vois le monde. Vois et admets ta défaite. Nous avons gagné. »
Et dans sa tête, image.
Une grotte, sombre et froide. Un mince court d’eau coulait ici, encore pur malgré l’état du monde colonisé. Immaculé dans cet océan de corruption, blanc au milieu du noir.
Près de l’ouverture par laquelle se diffusait le courant, une pierre était posée. Là, gravée, se trouvait le nom de chaque humain tué par les démons, mais en caractère si petit que personne ne pouvait les voir. Oubliés. Seuls dans l’immensité de l’univers.
Et quelque fois, une flamme bleue s’élèverait de la pierre, et on entendrait une brève complainte, celle d’un enfant ou d’un homme, d’une femme, d’un héros ou d’un martyr.
Et ces voix répèteraient la même chose.
« Les démons étaient immortels, nous aurions dû le savoir… »

Il se relève. Il entend des sirènes. Des sirènes ou des complaintes? Là, sa vision se brouille. Voit-t-il un entrepôt, ou une grotte?
Là, est-ce un ruisseau?
Les sirènes sont elles les voix torturées? Les sirènes sont elle bien réelles?


Il s’enfonce en hâte dans l’entrepôt. Les sirènes deviennent de plus en plus fortes, et plus il marche dans l’obscurité, plus sa vue se métamorphose. Il est dans une grotte. Il fuit la pierre des noms, mais la flamme bleue le suit.
Et là, dans une caverne sans issue, il cherche une lumière.
Une torche, un trou vers la surface. Un lointain havre de paradis épargné par la folie.
Il est pris d’un envie subite de tout arrêter.
D’oublier, comme tout le monde.
Mais il entend le démon. Qui lui rappelle une chose. Il n’oubliera jamais.

Il se met à pleurer. Il perd le contrôle de ses pieds, et il chute lourdement. Il fait si chaud, subitement.  Sanglotant, il s‘arrache les cheveux de ses deux mains. Il ne se maitrise plus. Il rampe vers son arme, qu’il a lâché.
Une force bienveillante le saisit. Douce et chaude, une immense main blanche l’attrape et le tire vers l’arrière. Loin du couteau. Loin de la lumière. Car la lumière et le calme sont loin, là-bas.
Il s’échappe de la main blanche, et il entend une voix de femme. Un léger sanglot, plus de désapprobation et d’énervement que de tristesse.
Il prend le couteau.
Il fonce dans le noir. Il voit une porte, là, dans la grotte. Il pousse la poignée.
La lueur de la lune l’éblouit plus que d’habitude. 
Là, en face de lui, il voit une dizaine de silhouettes, bleues dans la clarté nocturne. On lui passe un sac sur la tête, et il sent des anneaux froids se resserrer autour de ses poignets.
Il voudrait leur dire qu’il en a eu un, mais personne ne l’entend. Il hurle, et on le frappe.
Il entend le démon, il sent qu’on l’engouffre dans une voiture, il voit la grotte, il entend les voix, il voit la flamme, il voit les trottoirs, il voit les immeubles. Il voit l’intérieur de son sac. Il voit le démon, il les voit tous. Il voit les tours noires. Il voit le monde. Il voit le passé, le présent et le futur.
Il voit tout l’univers, tout les dimensions et toutes les galaxies, les planètes et les étoiles.
Il voit au travers du tissu le monde. Il voit les forêts, les volcans et les villes. Et, dans chaque ombre, dans chaque reflet, dans chaque homme, femme, enfant, dans l’ombre des planètes, dans l’explosion des étoiles, dans l’effondrement de civilisations entières, dans le vide de l’espace et dans le centre de l’univers, il les voit. Il les voit à la fin du Monde, il les voit là où se termine l’infini, dans chaque parcelle de malheur, dans chaque méfait, dans chaque mort.
Des yeux jaunes et des dents rouges. 
Les démons sont là.
Mais, il voit aussi des lueurs blanches. Il voit 2 lueurs blanches. 2 lueurs qui pulsent, qui se rapprochent de lui.
L’Oubli s’efface peu à peu.
Ca commence.
Enfin.

***

Ils étaient deux. Ils conversaient à voix basse, une habitude prise par superstition, car il était dit que les démons avaient des oreilles partout.
Ils se rapprochèrent l’un de l’autre. Ils se jetaient des regards amoureux, n’osant se toucher, leurs membres engourdis par une peur sauvage, la peur de mourir, mais pire, de mourir de la main des démons.
Il était dit que les démons aspiraient les âmes, et que, les corps, privés de leur essence, se transformaient en poussière.
Il inspira longuement. L’air lui laissa un goût amer. 
Adèle se tourna vers l’entrée de la tente. Son regard transpirait la terreur, et elle pâlit si subitement qu’un instant l’autre eut peur pour sa vie.
Une main griffue et noire, venait de traverser le tissu, et tenait entre ses doigts un bâton en os aux multiples marques.
Mût par un étrange instinct, il se leva, s’approchant lentement du bâton. Quelque part, quelqu’un riait.
Matthias ramassa l’objet. Le rire s’accentua, et des autres gloussements s’y ajoutèrent.
Il se releva. Elle lui jetait un regard paniqué.
Il ferma les yeux. Il les ré-ouvrit. La tente avait brulée, et la terre autour aussi. Il voyait la mer face a lui. La mer paresseuse, car aucune tempête n’y arrivait jamais.
L’eau bouillonnait, et à quelques endroits, des geysers de fumée noire explosait.
Il se retourna. L’herbe avait brûlé sur toute la plaine, et, au loin, un palais se craquelait. Une main jaillit de terre, et le bâtiment éclata dans son étreinte comme un oeuf. 

Matthias se mit à pleurer. Il regarda le bâton qu’il tenait en main. Il caressa de sa main gantée une entaille.
Ses paupières tombèrent. Et se relevèrent.
Ils étaient des milliards, hurlant, grimaçant, geignant, pleurant, riant, frappant, ils tapaient du pied, ils aiguisaient leurs armes. Ils étaient griffus, velus, rouges, noirs, bleus, blancs, bons et mauvais, furieux et calmes dans leur avancée, assujettis et libres.
Libres.
Une cloche sonna, et les rires grandirent. 
Il leva les yeux vers le ciel, et le ciel se moqua. La terre fut secouée d’un rictus violent.
Ils savouraient leur victoire. 
Son regard fut transporté loin, devant un palais inconnu, d’une civilisation calme et disciplinée.
Sur les marches, les enfants jouaient, les gens riaient. Ils étaient heureux, et le soleil brillait haut dans le ciel. Le ciel était bleu, et pas noir. 
Les nuages étaient blancs, la pluie bienvenue. Les armes n’existaient pas, et personne ne savait ce qu’était le sang.
Ironiquement, les démons avait pris plus de temps à annihiler cette nation que toute autre. Ils faisaient durer le plaisir.
Son regard se dirigea sur un immense cimetière.
Là, entre les tombes humaines, se dressait un fossé gigantesque. Il se pencha.
Ses dieux étaient étendus au fond,  brisés, leurs corps blancs fracassés. Ils n’avaient plus ni d’yeux ni de nez, juste une bouche démesurée, d’où sortaient les cris.
Car ils criaient encore.
Leurs jambes et leurs bras avaient fusionnés entre eux, si bien qu’ils étaient tous liés, pour l’éternité.
Ils avaient perdus la lumière qu’ils avaient créée, ils n’étaient plus que les ombres de leur perfection révolue…
Les démons avaient vaincus l’invincible, et dans leur immortalité, les dieux étaient morts.

La nuit tomba. Et quand le jour fut levé, trois grandes tours noires s’élevaient devant lui. 
Matthias entra dans celle qui était la plus proche, sans regarder derrière lui. A l’intérieur, pas une source de lumière, mais pourtant, les murs émanaient d’un aura éclairant.
Il entendait entre les murs des chuchotements, et un souffle chaud glissait sur sa nuque.
Il marcha pendant des heures, montant des escaliers alors qu’il s’enfonçait dans les fondations du monument, descendant des marches le menant au sommet de la tour. Il oublia tout, perdit tout ses souvenirs mais conservant la terreur qu’il ressentait a chaque instant.
Pour une éternité ou une minute, il marcha. Il traversa des salles de banquet silencieuses et des chambres bondées de démons ignorant sa présence. Il perdit la raison mille fois, et se cru libéré plus de fois qu’il ne put s’en souvenir.

Un jour, il arriva devant un trône. Dessus siégeait un humain comme lui.
Il ne parlait pas, et plus aucun bruit ne provenait de nulle part. Des tentures ocres masquaient les vitres, et seul un immense chandelier pendant éclairait la pièce. 
L’homme tendit son bras, et saisit son épaule. La réalité se tordit.
Des griffes le forcèrent à fermer les yeux. Puis à les rouvrir. Devant lui s’étendait un immense désert, de pierre et de poussière. Plus de vent ni de couleurs.
Rien du tout.
A ses côté, était resté l’homme. Il avait grandi, et il contemplait l’horizon lui aussi, emmitouflé dans un immense manteau de peau, comme s’il craignait de prendre froid.
Il posa une main griffue sur son épaule.
Il remuait les lèvres, mais aucun son n’en provenait, uniquement des pulsations confuses, faisant penser aux vibrations laissée par un bruit.
Matthias comprenait le sens, pourtant.

« Les hommes naquirent, et, par peur d’être seuls, ils créèrent leurs dieux. Ils les tuèrent et les firent renaître, car dans leur ignorance, ils pensaient maitriser des créatures fictives. Pourtant, les multiples dieux, qui les avaient créés à la nuit des temps, avaient finis assujettis à leurs laquais, attendant avec fièvre et crainte les offrandes de ceux-ci. Totalement enchainés à leurs statut divin, condamnés à vivre par l’intermédiaire des humains.
Un jour, les humains finirent par oublier les dieux. Plus d’offrandes. 
Alors, les dieux, toujours par l’entremise des mortels, créèrent les démons. Parfaits comme eux, puissants comme eux, immortels comme eux.
Ils les jetèrent sur les humains, en quête de vengeance, trop heureux de leur faire payer leur oubli, mais alors, ils perdirent toute leur force, et furent déchirés par leurs nouvelles créatures.
Au final, privés de substance et de soutien, les démons s’éteignirent, laissant l’univers mort et dévoré, dans le silence du tombeau, pour l’éternité, car plus aucun dieu n’existait pour amener la vie. »

Il se mit à pleurer. Il était dans la tente, et le bâton d’os s’était brisé dans ses mains. Il la regarda, et lui fit comprendre ce que lui-même avait saisi. Les démons seraient peut-être défaits, mais, immortels, ils reviendraient. Toujours. A chaque seconde, et jusqu’au Grand Silence.
Pour l’éternité.

***

La lumière lui vrille les yeux. Des étoiles dansent devant son regard, et des éclairs se courbent.
Une porte qui claque. Un lointain murmure.
Il se relève. Il est dans une pièce obscure, au sol matelassé. Il n’entend rien. Rien, juste des vagues râles, au loin.
Il ferme les yeux, et tourne sa tête.
Il voit les lumières. Il en voit trois, qui palpitent violement. L’une d’entres elles est toute proche, devant lui. Il sent l’espoir le regagner. Peut-être les démons sont-ils finalement mortels? Peut-être y a-t-il un moyen de les vaincre?
Un sourire se dessine sur son visage.
Il entend un bruit. Dans l’obscurité, il ne peux pas percevoir ce qui est assis devant lui.
Un homme.
-Tiens donc. Un nouveau pensionnaire. Viens, assieds-toi. Suis ma voix, n’aie pas peur…
Il suit la voix, et s’assoit dans les ténèbres. Il tend le bras droit, et touche quelque chose.
-Bien, tu m’as trouvé. Je penses que nous sommes partis pour vivre pendant quelques temps ensemble, alors autant…
Il le coupe, siffle entre ses dents.
-Je ne reste pas ici. Je vais trouver un moyen de partir. Et vite. Où sommes-nous?
Il peut imaginer le sourire qu’a son interlocuteur à ce moment-là.
-Bonne question à poser, si tu veux t’enfuir. Nous sommes dans un genre d’hôpital psychiatrique, perdus dans les limbes, quelque part dans le monde. Il fait nuit dans les couloirs, et on entend les râles des prisonniers. Les râles et les mains froides qui vous frôlent dans les abysses.
Il sent un souffle glacé passer le long de son bras, et ses poils se dressent sur sa nuque.
Pris d’un doute, il ferme les yeux. A coté de lui, il y a une lueur. Une lueur blanche.
Mais est-t-il vraiment dans son camp? A vrai dire, il a un doute.
-Je te l’ai dis, n’ai pas peur. Je suis toujours dans le camp de ceux qui sont enfermés avec moi.
-Et pourquoi êtes-vous enfermé?
Un rire sinistre et désabusé casse le silence qui jusque là, l’avait écrasé. 
-On ne pose pas ce genre de questions. Il faut apprendre à se connaître, dans la vie. Nous avons l’éternité pour faire connaissance…
Il se relève, et commence à tâter les murs. Des murs froids et rugueux, qui, au contact, semblent sales et écaillés. Il fait 6 pas latéraux en commençant par un coin de la pièce. Puis 4 autres. A mi-chemin, ses doigts tombent sur une surface métallique. Une porte. En haut de la porte, il y a une vitre. En bas, une fente.
Mais aucune lumière. L’obscurité a tout aspiré. Plus aucun son n’existe. Le temps s’est figé dans sa douleur. Perdu. 
Il tapote la vitre. Au loin, il entend un cliquetis. Des doigts sur des barreaux de prisonniers.
-Nous avons reçu un traitement de faveur. Nous ne sommes pas séparés par des barreaux.
-Oui, je suis très populaire ici.
-Pourquoi?
-J’ai envoyé ici la majorité des pensionnaires.
Il soupire. Il approche son oeil de la vitre, sans rien discerner.
-Vous devez être fier. Avoir causé tout ce malheur autour de vous. Finalement, vous n’avez que ce que vous méritez.
-C’est vrai, je l’avoue. Mais j’ai reçu, comme tu l’as dis, un traitement de faveur. Un peu comme le chasseur qui peux contempler sa proie empaillée, je peux admirer la folie s’emparer de ma plus belle prise.
Il décolle l’oeil de la vitre, et se retourne, à pas presque feutrés.
-Votre plus belle prise?
-Oui, pas plus tard qu’hier, j’ai réussi a faire emprisonner un homme dans ma propre cellule.
Il rit.
L’autre continue à rire quand il ferme les yeux.
Une lueur rouge palpite devant lui, rouge comme les démons, rouge comme l’enfer. Le blanc est devenu rouge. On l’a dupé!
-Oui, tu as bien vu. Je suis un démon, et je resterai avec toi. Jusqu’à la fin.
Et il rit encore.

***

Au départ, Ni Adèle ni Matthias n’avaient ce regard dans les yeux. Ils avaient vécu ensemble depuis qu’ils s’étaient rencontrés dans cette chambre d’hôpital où on leur avait dit que toute leur mémoire avait été perdue dans un accident de voiture, et terrible carambolage sur une autoroute par nuit noire.
Ils ne se souvenaient de rien, si ce n’est leurs prénoms et ce vide si paisible qui emplissait leur vision désormais nimbée de la brume qu’ était leur passé.
Adèle travaillait dans la presse régionale d’une petite ville oubliée en rase campagne, et Matthias s’occupait avec patience et tendresse de ses bêtes.
Mais un jour, leurs rêves changèrent. Ils se réveillèrent tout deux en même temps; la lune était cachée par de lourds coussins duveteux, et les bêtes hurlaient dans les ténèbres. 
De ces mugissements furieux provenait lentement une pulsation violente, et dans leurs yeux écarlates apparu un carmin diamant brut.

Bom, Bom, Bom.

Ils retrouvèrent toute leur mémoire, et, grinçant des dents, ils se souvinrent des atrocités qu’ils avaient vécus. La tente, l’os taillé. Le démon noir, les tours noires, l’homme au manteau de fourrure, les démons. Là, innombrables. Des atrocités nées des cauchemars humains, des esprits sales et détraqués des Hommes. De ce bouillon d’humeurs impies s’étaient échappés des fantasmes vivants, et désormais ils se tapissaient dans l’ombre, ils dévoraient leurs créateurs, et leurs langues, si rouges, glissant sur le pavé…

Ssiiii…

Torrent carmin qui rode sur le trottoir. Une cheville attrapée, des hurlements qui tombent dans l’obscurité, sous les ponts, dans les caves et ruelles sombres.

Ssiiii…

Pour épargner cette peur, cette destruction lente et douloureuse de la race humaine…
Il faut arracher le parasite à la racine…
Il faut empêcher les démons de naître…
Il faut tuer ceux qui les ont crées. Tous les humains.
Leur enthousiasme quand ils saisirent cela fut sans borne. Ils s’attelèrent à cette tâche qu’ils appelaient coquettement la libération de l’humanité.
Leur première victime fut la vieille Mathilde. Elle vivait seule dans une maison sur une colline, et personne n’entendit ses hurlements. 
C’ était l’occasion de tester de nouveaux moyens d’arriver à leur fin. C’était si nouveau pour eux.
Le soir, quand ils fermaient les yeux, ils pouvaient voir la lumière corrompue qui pulsait de son corps.

Bom, bom, bom…

Ils programmaient leurs coups avec beaucoup de précaution, s’assurant de ne laisser aucune piste pouvant suggérer leur implication dans les meurtres.
Mais leur mission était grande ,et grande était la quantité de vies à abréger. 
Ils se mirent à réfléchir. Tuer lentement prendrait trop de temps, et abattre par poignées attireraient des suspicions.


Toute la journée, ils réfléchissaient. Matthias imaginait des moyens de vaincre le fléau, penché sur ses feuillets, noircis de machinations complexes.
Adèle était recroquevillée sur le canapé du salon, elle contemplait une horloge, rongeant ses ongles, son visage ravagé de tics nerveux.

Tic, tac, tic. L’horloge résonnait lentement dans l’habitacle silencieux, et chacun de ces bruits étaient accompagnés des hochements de tête de plus en plus raides d’Adèle.
Son souffle s’accentuait et sifflait dans sa bouche, alors que l’emplissait la frustration de ne pas avoir d’idées.
Une idée, une idée, une idée. Son esprit se fixa là-dessus. Une idée, une idée.
Mais rien, juste un vide insondable, un sentiment de déception extrême envers elle-même.
Elle se recroquevilla sur elle-même, et s’endormit doucement, glissant dans l’inconscience entre les tic-tac de l’horloge.

Tic, tac.

Etes-vous encore consciente, Adèle? Adèle, réveillez-vous Adèle, il vous faudrait une idée. Une idée, une idée. Vous m’entendez, Adèle?
Adèle faisait les pires des mauvais rêves, mais aussi les plus intéressants. Elle ne pensait pas aux choses convenues, comme la mort où un quelconque tracas. Elle pensant à des mots et des images, qui revenaient en boucle, et de cet amas de confusions pâteuses et lancinantes surgissaient un éclair de génie.
-Adèle, écoutez-moi Adèle.

Adèle ouvrit les yeux. Elle contemplait son reflet, habillée en tailleur, qui lui servait du thé, à même la soucoupe. Elles étaient assises au centre d’un jardin laissé à l’abandon, et où les plantes avaient repris leurs droits. Le guéridon sur lequel étaient posé les soucoupes était recouvert de plantes grimpantes, tout comme la terrasse, et les 4 façades qui encadraient la parcelle terreuse.
-Adèle, encore du thé? 
Elle détacha son regard du jardin envahi, pour reporter son attention sur la soucoupe débordante de thé.
Elle aurait voulu refuser, prétexter que la soucoupe était déjà pleine, et qui plus est qu’il manquait la tasse dans laquelle l’on était censé verser le breuvage, mais quelque chose en elle la persuada que c’était stupide, et ce même si cela paraissait logique.
-Je vous en prie.
Son reflet afficha une mine satisfaite. Elle versa encore plus de boisson, qui déborda sur la table.
-Adèle, encore du thé?
Elle observa à nouveau sa soucoupe, opina de la tête, et se mit à réfléchir. Peut-être  fallait-t-il tuer précisément, et non pas en masse. Il fallait chercher la cible parmi les hommes, celui qu’il fallait abattre.
Peut-être que le cristal leur avait conféré cette capacité. Peut-être pouvaient-ils discerner le faux du vrai, la proie.
Oui, il fallait chercher la proie.
-Adèle, encore du thé?
-Bien sûr. 
Bien, il fallait prévenir Matthias. Et  se dégager de ce rêve sordide. Sortir, sortir, sortir.
Elle observa autour d’elle, mais les murs de briques usées se resserraient autour d’elle. Elle suffoqua, cherchant une issue.
Un trou. Noir, profond, où elle pourrait se glisser, oublier toutes ces informations, annihiler ses envies. 
L’oubli, enfin.
-Adèle, encore du thé?
Elle cligna des yeux. Un rire sarcastique traversa son esprit et ne s’échappa pas de ses lèvres.
-Bien sûr.
Le thé se mit à couler de la table plus abondamment. 
Pour commencer, il fallait arrêter de répondre aux demandes de son clone. Cela briserai le rêve, comme si l’on retirai un unique engrenage à une horloge. 
Elle essaya de bouger de sa chaise, mais ne parvint pas à esquisser ne serait-ce qu’un geste.
Elle tentant de cligner des yeux, mais même cette fonction élémentaire et instinctive de son corps ne lui était pas permise.
Avec terreur, elle sentit soudain un grand vide. Pas émotif, non. Au coeur de sa poitrine, où résonnait d’ordinaire les vagues rassurantes de son corps, elle ne sentait plus rien. C’était comme si on lui avait retiré le corps sans qu’elle le sentît.
Son souffle s’accéléra, jusqu’à ne plus être qu’un unique soupir, infiniment atroce, comme une longue attente avant l’expiration finale.
-Adèle, encore du thé?
Non, surtout, surtout ne pas lui répondre. Surtout éviter son regard, voilà, comme ça. Son propre regard bleu aspira sa vision. Lentement, elle se mit à contempler son reflet, en sachant que trop bien quelle serait l’étape suivante.
Mais non, il ne fallait pas lui répondre, arrêter cette folie…
-Bien sûr.
Elle aurait voulu pousser un sanglot, mais pétrifiée qu’elle fût, rien ne s’échappa de ses pensées.
C’était un sortilège, évidemment. Un sordide enchantement, destiné à la plonger dans un sommeil éternel, sans qu’elle puisse riposter. Peut-être était-ce là l’oeuvre de sa proie. Oui!
C’était là la solution. Celui ou celle qu’elle devait traquer n’était autre que l’auteur de ce rêve. Si elle parvenait à le briser, peut-être aurait-t-elle un aperçu du coupable.
-Adèle, encore du thé?
Elle observa longuement son reflet, qui la regardait d’un air circonspect, attendant sa réponse, fossilisée dans le déroulement logique de cette discussion diabolique.
Elle ouvrit la bouche. Le faux air qui lui parvenait s’infiltra dans ses poumons lui
laissait un parfum de poussière, et un goût de renfermé.
Elle hésita, déglutit. Son regard fut aspiré par les yeux bleus de son interlocutrice.
-Qui êtes-vous?
L’autre resta un instant interdite. Toujours tenant la théière, le geste suspendit, elle lui demande, d’un ton doux et presque hypnotisant:
-Vous ne désirez pas de thé?
Au prix d’un effort qu’elle se croyait incapable de faire, Adèle refusa d’un geste bref de la tête.
Son reflet fronça les sourcils, et demanda, cette fois-ci la voix intriguée:
-Vous ne désirez pas de thé?
L’autre Adèle enfla, son volume s’accentuant lentement. Son regard se fit furieux, et la théière trembla dans ses mains.
-Vous…ne…désirez… pas de thé?
-Qui êtes vous?
La théière s’écrasa violement sur la table, et son clone approcha des mains griffues de son visage.
-Il vous faut du thé! Vous voulez du thé! 
Adèle sentit le charme s’estomper autour d’elle. Elle entrevit des pans de réalité, des fragments de son salon, et l’horloge, qui cliquetait toujours, tic, tac, tic.
Elle se leva de sa chaise, et s’éloigna de deux pas.
-Qui êtes vous?
L’image se leva, et lui lança un regard terrifié, épaté, pris de court.
Son visage grossit légèrement, elle grandît. Ses cheveux se rétrécirent, et prirent une teinte brun clair.
Ses yeux changèrent de couleur, passant d’un bleu pur à un vert sombre, et son visage se transforma en bouillie, avant de se reconstituer.
Ces cernes! L’autre n’avait plus rien d’un reflet, c’était l’apparence de magicien, l’autre qui avait osé la manipuler.
L’homme était somme toute assez classique, si transparent qu’il devait en devenir invisible. Et pourtant si troublant quand on l’observait…
Comme si un quelconque subterfuge divin avait été mis à jour, on craignait de croiser son regard, apeuré par la réprimande qu’il pourrait offrir.
Un serpent. Au-delà de l’humain, il était semblable au serpent, caché sous sa pierre, agressif quand découvert, et priant pour rester inconnu.
Mais ces cernes! Deux épais cercles mauves, presque d’un noir pestiféré, lui entourait les yeux, comme si une ombre était jetée sur son visage.
-Qui êtes-vous? Lui demanda Adèle.
Il pointa un doigt ganté vers elle. Il était revêtu d’un pardessus vert, et dans son gant gauche logeait un lourd couteau de cuisine.
-Démon. Lui répondit-il simplement.
Puis l’image se dissipa, le charme s’interrompit, et elle se retrouva dans son salon, des idées pleins la tête, un sourire aux lèvres, encore embrumée qu’elle était par les lambeaux de rêve quoi flottait dans sa tête.
Et toujours cette horloge, tic, tac, tic, tac.



-Ca fait quoi d’être un démon? Demande-t-il.
- Ca fait rire, les humains s’agitent et on peur de la mort, et nous nous pouvons rire, immortels que nous sommes.
-Bonne réponse. A vous. 
-Ca fait quoi de tuer des démons?
-Ca fait rien. Juste un sentiment d’ordre.
-Bonne réponse. A votre tour.
- Vous allez me tuer? S’enquiert-t-il.
-je croyait que nous devions peser les pours et les contres de l’état d’humain et de démon. Pour quelqu’un d’ordonné, je vous trouve un peu dispersé. 
-Répondez, je vous prie. Disons que cela entretient nos relations. Comme nous sommes condamnés à vivre ensemble pendant quelques temps, je pense que c’est la moindre des choses.
-Bonne réponse. Et non, je ne compte pas vous tuer. Du moins pas tant que vous envisagez cette option contre moi.
-Bonne réponse. Répond-t-il. 
-Bien. Comment allons nous sortir d’ici?
Il se lève, et se rapproche du mur qui lui fait face. Même dans le noir,  il peut sentir sous ses doigts la caresse du tissus rembourré recouvrant les murs.
-J’ai vérifié l’intégralité de la pièce. Aucune issue. Nous ne pourrons pas sortir. Comme ils nous donnent notre nourriture via cette fente…
Il s’abaisse et pousse du doigt l’interstice qui fait passer les plats pour illustrer son propos
-… Nous ne pourrons pas les prendre par surprise.
-En parlant de nourriture, vous pouvez prendre la mienne, je n’en ai pas besoin.
-C’est bien aimable. Pas moyen non plus de nous échapper en prétextant un quelconque problème de santé, de ce que j’en ai entendu, ils viennent en bataillon pour éviter ce genre d’accident.
Il retourne s’asseoir prêt de son compagnon.
-Vous n’auriez pas un moyen de nous faire sortir? Ose-t-il demander, au travers de ses dents serrées, comme si ces mots le faisait souffrir.
-Ha! Donc vous me faites sortir aussi. 
-Bien sûr. En échange, je ne vous tuerai pas.
-je ne vous crois pas une seconde…
-et vous faites bien. Le coupe-t-il.
-Voilà une situation bien étrange. Je vais faire sortir un homme qui désire ma mort.
-Venez en au fait. Pouvez vous nous faire sortir? 
Un silence s’installe. Le démon se complaît à le faire attendre. Il rit, il rit sans bruit, fier dans le noir.
-Oui, je le peux.
Soulagé, il s’allonge à même le sol rembourré. Ses paupières dansent devant ses yeux, il sent son esprit plonger dans une eau brumeuse, des abysses noires, si noires. Le sommeil bienvenu.
-Que vous arrive-t-il?
-Je suis épuisé. J’ai sentit la présence d’un autre démon. J’ai essayé de le retenir dans son sommeil, mais je n’y suis pas arrivé. Je vais essayer de dormir… Vous m’expliquerez votre plan dans quelques heures… juste…
Sa phrase s’interrompit. Il sentit son esprit s’écrouler sur lui-même, et il se mit à rêver.

***

-C’est lui? 
-Non.
-Ah. Alors c’est lui.
-Non.
Matthias souffla de frustration. Il tapa du pied de colère. Depuis le cristal, il y avait une touche d’excentricité dans son caractère, une impression inédite que l’on eut rapidement apparentée à des sentiments d’enfant gâté sans patience.
-C’est lui! Je sais que c’est lui! Avait-t-il presque crié en montrant du doigt un garde sortir de l’établissement, vêtu d’une chemise bleue tachée et masqué d’une rougeur anormale, que l’on repairait aisément sur le visage des plus assidus piliers de comptoirs.
La prose cynique qu’elle employa à ce moment fit rire Adèle, à tel point qu’elle oublia l’énervement causé par le caractère impatient de son compagnon.
-Matthias, je t’ai dis mille et une fois qu’il était enfermé dans le bâtiment. Hors d’atteinte Matthias, hors d’attente, tu comprends?
-Oui, mais peut-être qu’il s’est échappé et que…
-Il ne s’est pas échappé.
-Comment tu peux le savoir?
Adèle soupira. L’attente allait être longue, longue.
Elle regarda par dessus le pare-brise de la voiture. Le soleil brillait, haut dans le ciel, pour une fois. La pluie s’évaporait sur le bitume. Elle se cala dans son siège. Bien confortable, cette petite voiture. Pratique, discrète. Ce brave Alexandre avait été bien aimable de leur donner. C’est regrettable qu’il avait fallu le convaincre au préalable, puis s’en débarrasser, mais sauver l’humanité d’elle-même valait quelques sacrifices.


-j’ai un ami à l’intérieur, dans la même cellule que notre ami. Il m’a prévenu qu’il le ferait s’échapper cette nuit.
-Ton ami, il est comme nous?
-Oui, lui aussi souhaite le calme sur cette terre.
Oui, le calme, enfin. Plus de Matthias en train de rugir de haine, plus d’humains à pourrir chaque centimètre de la planète, plus de dieux pour dicter leurs canons arbitraires, plus de démons pour rire des malheurs. Oui, la paix, et Adèle, dans les rues vides, contemplant le soleil, paisible comme l’astre, le sentiment d’avoir bien fait.
Oh! Oui, cela valait bien quelques sacrifices, et un zeste de patience.
-J’ai faim.
Matthias brisa la tranquillité. Il brisait toujours la tranquillité. Lui qui était si calme, avec ses bêtes. Adèle se consolait parfois en se disant qu’il fallait une personne pour accomplir chaque chose dans le monde. Si elle devait provoquer l’avènement du calme, comme elle l’appelait, Matthias devait surement contribuer à le briser constamment. Et puis, elle en avait besoin pour maitriser leur proie. Après, elle pourrait s’en détacher, au besoin par la force. Restait à savoir comment faire. Matthias n’était pas dénué d’intelligence, contrairement à ce que laissait supposer son côté impatient.
-J’ai faim.
-Oui, Matthias j’ai compris. Allons chercher à manger.
-mais s’IL sort pendant que nous ne somme pas là?
-Il ne sortira pas!
Elle ouvrit la portière, fit face à l’asile en face d’elle, puis partit vers la  plus proche boutique, à à peine quelques minutes de marche.
Si les humains faisait vivre les fous aussi proche de leurs maisons, c’est bien que la folie s’était emparée d’eux depuis longtemps. Et donc qu’il fallait y remédier.
Oui, ce n’était que justice.

***

Il garde les yeux fermés. C’est juste trop beau pour être vrai. Là, en face de lui, dans l’obscurité de ses paupières closes, il voit les deux lumières proches de lui. Prêt de l’asile. Là, juste là. Elles tournent autour de lui, elles doivent chercher comment le libérer. Et ensemble, ils ne feront qu’une bouchée du démon avec lequel il vit.
Oui, et tout irait bien.
-Je vous vois venir, vous le savez?
-Quoi donc? Réplique-t-il, piqué au vif dans ses réflexions. Il ne sait que trop bien ce que va lui dire le démon.
-Vous avez l’intention de me tuer avec les deux qui rôdent dehors. Sachez que je ne vous laisserai pas faire.
-Oh, j’en ai bien conscience.  Comment comptez-vous nous faire évader?
-j’ai quelques subterfuges qui nous aideront. Quand le moment sera venu, vous le saurez de suite.
-Bien.
Il s’assied et attend. Il sent le dénouement arriver. Enfin, la fin. La fin de tout, des démons et du malheur.
Le soleil, enfin. Le soleil, sur sa peau. Au loin, le murmure de la mer. Le vent fort sur ses cheveux. Il ferme les yeux de satisfaction. Ah, comme tout ira bien, après.
Il construira un bateau, et il partira. Il voit déjà le coucher de soleil sur les vagues, les voiles gonflées, et haut, dans le ciel, les étoiles qui veillent sur lui.

Non! Il ne faut pas s’endormir! Surtout rester conscient, là, et bel et bien là, là à la fin du prologue. Au commencement du deuxième acte. Il ne peux pas dormir, pas avec l’autre qui n’attend que ça. 
Il entend des coups de bâtons sur des planches vernies.

Toc, toc, toc, le deuxième acte commence.


La porte s’ouvre. La lumière s’allume de nulle part. Un infirmier est en face de lui, un air fatigué sur le visage. Il est habillé d’une blouse de médecin, et dans sa main gauche trônent des lourdes clés d’argent.
Derrière lui, il entend des bruits de pieds contre le sol, des hommes qui chahutent, des portes qui s’ouvrent. Des gens qui courent.
-J’ai pour ordre de vous libérer. Par pitié, sortez. Arrêtez. Arrêtez. Arrêtez.
Un filet de bave commence à couler le long du visage de l’infirmier. Est-il fou? Êtes vous fou, vous qui me faites face? Pense-t-il.
-Je pense que nous devrions sortir. Ce brave gaillard ne restera pas toujours en léthargie.
-Que lui avez-vous fait?
-J’ai réveillé le fou qui est en lui. Malheureusement, cela à été trop puissant pour son esprit. Il va sûrement en mourir, vu son regard. Je propose de sortir.
-Vous êtes un monstre, le savez-vous?
-j’en ai vaguement conscience.
Il marque un temps.
-Et puis, par ma faute ou par les démons, quelle différence? Dit-il en souriant.
-Vous êtes véritablement un monstre.
-Je ne fais que vous prendre vos expressions. C’est vous-même qui l’avez dit. Dans cette histoire, j’ai le sentiment que c’est vous le vrai monstre. Vous tuez des humains alors que vous en êtes un, et vous vous justifiez après en prétextant sauver l’humanité. Vous avez peur, mon cher. Peur des démons, et comme qui dirait « les actes justifiés par la peur n’ont aucune morale. »
Il se sent acculé. 
-Les démons existent. Vous en êtes la preuve même. 
L’autre se met à rire. Il rit longtemps, pendant que l’infirmier continue à supplier. Au loin, les cris résonnent toujours.
- Les démons existent car vous le voulez bien! Tout comme nous avons été crées par les croyances des hommes, par leurs esprits-même, nous continuons d’exister car vous, oui, vous, dans votre inconscient, vous nous y forcez! C’est votre esprit malade qui nous a mis au monde, et aujourd’hui, vous cherchez à nous supprimer?!
Mais nous sommes une partie de vous, en êtes vous seulement conscient? Vous avez créé les démons, mon ami! C’est vous le véritable monstre! 
Alors il court. Il court vite, loin du démon. Dans les couloirs blancs, là, au fond, vite, le croisement, courir loin, vite, loin des sarcasmes. Loin du rire. Et ces cloches, là-haut, là-haut!

« Nous devons vous tuer. Cela m’attriste autant que vous. Car nous cesserons d’exister. Mais nous vivons pour cela. Ce sera un aboutissement, le feu d’artifice.
Pardonnez-moi, Monstre. »

Il court encore. Ses pieds volent presque, maintenant. Les murs ont disparus, les gardes, les grilles, les lumières.
Il y a de l’herbe. De l’herbe et des arbres.  La forêt s’étend devant lui, là, au loin.
Et entre les troncs, il le voit. Pas le premier, le second. Il à prit sa véritable forme, noire et cornue. 
En face de lui, le deuxième du trio maudit, la lueur blanche devenue rouge.
Matthias se jette sur lui, le couteau à la main. Il esquive brutalement, et lui donne un coup de poing dans la hanche, mais il ne ressent rien. Il se retourne. Bien trop grand, grand, grand.
En face de lui, le démon est un géant, le couteau à la main, il n’y à rien à faire.
Juste la mort. La mort, au loin, et les démons, sur son cadavre.
-Mais non. Monstre, vous nous avez créés, et c’est par votre mort que les humains seront libérés. Monstre, dites-vous que ce n’est pas si terrible.
Il est encore là, lui.
Le démon se jette sur lui, et il ne peut pas se défiler.
Il attrape le bras armé de l’agresseur, et retient les crocs de la créature avec son bras restant.
Et la détonation retentit.
Serait-ce une cloche? Là, au loin, serait-ce le glas des tours noires qui sonnent enfin, du cloché obscur résonnerait-il? Annoncerait-il sa fin?

Dong, dong, dong.

Non, ce n’est pas une cloche.
C’est une femme. Un autre démon, le dernier. Adèle. Mais cela, il n’en prend pas vraiment conscience. Non, il ne se souvient plus ni d’Adèle ni de Matthias. Il n’est plus que survie. Il n’est plus qu’un instinct. Elle tient en main un petit pistolet, au barillet entamé d’une balle. Une balle qui s’est logée dans le coeur du démon au couteau. 
Il s’effondre dans la boue, et son corps se change en poussière.
En face, l’autre la menace du canon argent de son arme. Le doigt sur la gâchette.
-Pourquoi avoir fait cela?
L’autre soupire. Elle abaisse son arme, ses épaules se détendent. Il fait de plus en plus sombre autour d’eux. Tout se brouille, le noir dévore les contours de tout les arbres alentours. Il ne reste plus rien autour de lui.
Non, il ne reste plus rien, rien, juste lui et ses démons. Ses démons… ha! Il les traquait sans relâche depuis aussi loin qu’il s’en souvenait, alors qu’en fait, ils faisaient partie de son esprit?! Absurde! Cela n’était pas possible, pas possible après tout ce qu’il avait enduré… les démons s’étaient joué de lui, voilà tout.

« Et pourtant non, Monstre. Nous n’avons rien à voir avec votre folie. Vous vous êtes vous-même plongé dans les ennuis. Qui aurait cru que cela irait si loin? Vous voilà tenu en joue par vos propres cauchemars. Comment vous sentez-vous, Monstre? L’esprit sain face à la folie… intéressante confrontation. » 

Non. Tout cela était bien réel. Il combattait les démons depuis la mort des dieux, à l’aube des temps. C’est là que tout avait commencé, il s’en souvient. Il revoyait les hordes rouges s’étendre à l’horizon, et là-bas, les hautes tours noires s’étendre jusqu’aux cieux. 
La terre calcinée, les cris et les yeux jaunes, innombrables. Oui, tout avait bel et bien commencé. Donc les démons existaient. 

« Ha! Vous avez inventé ce passé factice pour combler vos doutes. Rappelez-vous, rappelez-vous avant. Avant votre folie, il n’y avait pas de démons, vous vous souvenez? Votre esprit malade a mis au monde cet abject mensonge. Et la fiction a outrepassé les frontières de la réalité. Nous existons bien, Monstre, mais dans les limites qu’a définit pour nous votre inconscient. Tout cela, c’est de votre faute. »


Il s’arrête de respirer. Il sent la sueur perler dans son dos. Le monde tremble sous ses pieds. Il respire de plus en plus fort, son coeur frappe dans sa poitrine. A quel moment cela est-t-il arrivé? Quand est-il devenu fou? Est-il vraiment fou?

« C’est vrai, êtes-vous vraiment fou, Monstre? On est en droit de se demander. Vous gouvernez tout de même tout un monde de folie. Fou dans un monde fou, cela ne fait-t-il pas de vous le plus sain des hommes? » 

Il a pourchassé les démons dès qu’ils apparurent. Avec Adèle et Matthias. Il les a enfermés dans les nuages. Il a mis à bas les tours noires, recoloré le monde, recouvert la terre craquelée de vert, le ciel rouge de bleu.
Et avant?
Que s’est-il passé avant cela? Et après? De quoi d’autre se souvient-il? De rien, rien si ce n’est les démons, leurs noires silhouettes dans la lumière rouge de l’apocalypse, et la haine de tout ce qui pouvait les dissimuler. Est-il vraiment la cause de cet enfer muet, de cet atroce monde, si chaotique et pourtant si silencieux?

« Je crois bien que vous êtes fou, Monstre. Fou et coupable, sans doute déjà rongé par la culpabilité. »

Comment aurait-il pût le savoir? Il avait changé le monde à son image, il avait transformé des mensonges en réalité. Là où était la folie, il voyait la raison. Qui aurait pût le prévenir? Sans doute avait-il demandé au médecin de l’aider, dans un unique instant de lucidité.

« vous avez compris. Quand nous étions dans le magasin, et que vous m’avez poignardé, là aussi vous avez raté une occasion de sauver votre conscience. La raison a tenté de vous ramener à elle, vous vous rappelez? La main blanche, à la voix de femme. La raison vous aimait, et pourtant vous l’avez fui. »

Et que lui restait-il désormais? Que pouvait-il faire? 

« Il reste toujours une solution. Il n’existe pas d’énigmes insolubles. »

La jeune femme le regardait toujours.

« -vous m’avez offert l’occasion de m’en débarrasser. Matthias devenait trop encombrant. » Dit-elle en observant la dépouille de son compagnon, prostrée à terre, comme suppliant quelque divinité oubliée. J’ai toujours pensé que le paradis n’était accessible qu’à une personne. Malheureusement, nous sommes à la fin de l’histoire, et je ne vois guère de manière d’arriver à mes fins. Dommage, j’ai longtemps rêvé de pouvoir m’allonger dans le calme. Sans démons ni humains. Sans tours noires à l’horizon, juste le soleil et le vent. 
« Il ne reste plus beaucoup de solutions, mon cher » . Ajoute-t-elle en le fixant. « Je crains que le dénouement de la pièce ne soit entre vos mains. »

En parlant, elle s’est approché de lui, et a doucement mis son arme dans ses mains. Elle recule légèrement.
Il fixe le pistolet, longe son canon pour arriver au barillet. Il contemple la crosse, et caresse du bout des doigts le chien reluisant dans la clarté dévoilée par la lune pleine. L’air pèse lourd sur lui. Il relève les yeux. Le démon de l’asile est apparu au coté de la jeune femme, qu’il reconnait enfin. Il pousse un soupir. Si Adèle et Matthias ne résistaient pas à la folie, alors quelles chances avait-il eu? Possédait-il ne serait-ce qu’une autre option? Le bon sens qu’il n’avait jamais eu se chargea de répondre pour lui. Bien sûr que non. La fin était inéluctable. Il fallait que cela s’arrête.
Il arme le pistolet, pointe son arme vers le démon de l’asile, et hésite un instant. 
-Vous savez pourtant bien que cela ne servira à rien.
Il capte le regard paniqué du démon, et sourit. S’il peut faire peur à une illusion, alors tout n’est pas écrit.
Il se ravise, et déplace le canon de l’arme vers Adèle, et tire. Le choc se ressent dans tout son bras, et sa main a un léger sursaut. Sa cible s’écroule à terre, la poitrine percée en son centre d’un cercle écarlate.
Le démon restant le regarde.
-J’ai fait ça pour vous prouver que vous ne prenez pas les décisions pour moi. J’ai encore le contrôle. 
Sa voix est rauque tant l’excitation est grande.
-Vous savez pourtant bien qu’il faudra que cela cesse. A cause de vous, nous sommes immortels, vous n’avez pas l’air de le comprendre. Tuez-nous mille fois, et nous serons encore là. Vous croyez contrôler, mais vous refusez d’admettre une chose simple: on ne contrôle pas le chaos, comme on n'attrape pas le vent avec ses doigts.
Il tire une nouvelle fois, et le dernier du trio s’écroule à terre.

Un vague soulagement s’empare de lui. Il en a fini avec eux, mais il reste tant à faire. Il faut bien que cela s’achève.
Lentement, il plie son bras. Il pose le canon contre sa tempe. Il tire.

4 commentaires:

  1. Bonjour, Mercutio. (:
    Bravo pour ton texte. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit si long.
    J'ai bien aimé, en fait, malgré quelques fautes de français et quelques passage sun peu embrouillés.
    Au début, notamment, quand l'homme se bat avec le démon, tu n'utilises que des "il", et du coup, il devient difficile de savoir qui fait quoi.

    J'espère que l'inspiration te sera amicale, et qu'Anaïs aura l'immense gentillesse de nous transmettre tes écrits futurs. (:

    Aline

    RépondreSupprimer
  2. Hello :)

    Génial ton récit, effectivement, comme le dit Aline, il y a des passages un peu embrouillés.
    J'ai bien l'impression que le monde est fou dans cette histoire.
    J'espère pouvoir lire d'autres écrits de ta part.
    (et de te rencontrer en vrai, mais ça c'est une autre paire de manche!)

    A bientôt j'espère.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si je peux me permettre: ce serait épique n_n

      Supprimer
  3. de le rencontrer en vrai? pourquoi pas, j'aime ce qui est épique ;)

    RépondreSupprimer