vendredi 6 avril 2012

Auschwitz, je suis désolée de ne pas avoir pleuré

Alors voilà. Trois semaines après cette démo de voyage scolaire (je dis "démo", mais j'aurais aussi pu dire "échantillon" ou tout simplement "mini", vu le temps que cela a duré -2 jours si je supprime le car-), je me décide enfin à vous raconter. Une grosse partie de l'article était déjà écrite dans mon petit carnet. Restait plus qu'à la retaper ici et à fignoler tout ça (et à écrire une fin, aussi, peut-être...), et c'était bon.
Parce qu'en fait...non. Cet article, je ne voulais pas l'écrire. Depuis que je suis en troisième primaire (CE2), on nous parle de l'extermination des Juifs, chaque année. Depuis donc neuf ans. C'est donc un gros dossier, cette histoire, nous sommes bien d'accord. Avant que je ne parte en Pologne, tout le monde me disait que j'allais pleurer comme pas deux, que je mettrais peut-être des semaines à m'en remettre, que j'allais être bouleversée.
Le problème, et c'est ce qui m'a bloquée dans l'écriture de cet article, parce que du coup il fallait bien que je vous l'avoue, c'est que je n'ai pas pleuré une seule fois. Que je n'arrivais même pas à être triste.

A 16h10, j'arrive derrière l'école, où nous attend un car à deux étages. Après cinq petites minutes d'attente, nous montons dans celui-ci pour prendre place au niveau inférieur, mes potes et moi. Je commence mes occupations par envoyer un sms à Biquette, lui signalant que nous démarrons, chose tout à fait intéressante n'est-il pas. Envie de dire "au revoir" de façon déguisée ou juste besoin de lui signaler que nous, nous partions, mais pas lui? Je n'en sais rien, mais pour des raisons de conscience, je pencherai pour la première solution.
Nous avons donc roulé toute la nuit, après avoir soupé dans un Burger King, en Allemagne (je rajoute ce détail pour la frime, vous comprendrez). Nous avions tenté de dormir sans réellement y parvenir et le lendemain matin, à 9h00, sans petit-déjeuner et du sommeil plein les yeux, nous arrivons à Auschwitz.
Alors déjà, première observation: Auschwitz est rebaptisé "Musée Auschwitz", avec un accueil (où trouver toilettes, distributeurs de nourritures et surtout -SURTOUT- distributeurs d'argent), un parking et un fast food. Autant vous dire que le cadre n'avait rien de ce à quoi nous nous attendions.
Avec quelques difficultés, nous sommes séparés en trois groupes (avez-vous déjà essayé de séparer une bande d'ados de leurs potes? Ce n'est. Pas. Possible) et allons voir notre guide.
La visite commence donc, tout naturellement, devant cette arche dont la forme semble imaginée par un jeunet sous LSD (je l'ai vue, je me suis juste demandé "POURQUOI?"). Ce qui m'a frappé, tout d'abord, c'était cette protubérance dans l'arc de cette foutue arche DONC le nombre incroyable de touristes (c'est bien le mot) qui prenaient la pose entre potes devant cette arche (j'aime cette arche. J'aime parler d'elle. J'aime utiliser le mot "arche"...arche arche arche arche arche...). Pourquoi pas. Et la photo devant les fours, big smile et V de la victoire formé avec les doigts aussi, tant qu'on y était?
Nous étions à Auschwitz, bordel.
Genre je dis ça mais j'arrive encore à tenter l'humour dans un article qui parle justement du pire Enfer sur Terre (AVANT le local de néerlandais de mon bahut, c'est tout dire). Mais soit...
Je ne comprenais même pas comment la prise de photos pouvait-elle être permise. C'est pourquoi là-bas mon appareil est resté éteint. Dont l'absence de photo sur cet article. Mais c'est promis, je me rattrape dans celui qui parle de Cracovie en elle-même.
Maintenant, je me demande ce qui m'a amené à cette (non-)motivation. Qu'est-ce que cela changeait, de prendre quelques clichés? Est-ce que le flash pouvait déranger les morts?
Certainement pas.
A mes yeux, l'appareil photo est réservé aux joyeux souvenirs, aux vacances, parfois à quelques effets artistiques (je pense à ma soeur qui, lorsqu'on lui demande de se charger des photo-souvenirs à l'anniversaire du copain de ma mère, photographie les verres). Voilà pourquoi il me semblait inapproprié de mitrailler les bâtiments d'Auschwitz avec mon ridicule Canon. Oserais-je dire que ce jeu de mots douteux n'était pas intentionnel?
Le guide nous montre la cantine qui ne nous inspire pas grande attention, avant de nous faire entrer dans, un à un, les "bloks" parsemant un large chemin irrégulier, jonché par endroit de grosses pierres qui bousillent la plante du pied.
"Avant, au milieu de ce chemin, il y avait un mur de cinq mètres de hauteur séparant les hommes et les femmes", nous dit-il de sa voix éraillée. Nous restons donc de l'ancien côté de la gent masculine.
Chaque blok dans lequel nous entrons est constitué de pièces, certaines restées telles quelles (ou plutôt "joliment" reconstituées), d'autres servent d'exposition, à grands coups de maquettes et de photos. Nous passons devant une urne contenant les cendres de plusieurs personnes dont on ne pourra pas retrouver les noms. Le guide nous explique qu'on faisait payer les familles pour leur donner un peu de ces cendres.
Alors donc, certaines familles payaient pour avoir les cendres parmi lesquelles celles de la personnes qu'elles aimaient ne faisait peut-être pas partie?
Un autre blok était "décoré" (terme inapproprié, bonjour...) d'une vitrine derrière laquelle s'entassaient tous les cheveux des femmes (ou une grande partie, du moins...). Le guide nous explique qu'ils tiennent leur couleur grisâtre des quantités de poussière leur étant tombé dessus au cours des années. Dans un autre coin de la pièce pendent des couvertures faites de la peau des prisonniers. Bien que je me sois montrée relativement stoïque jusqu'alors, et ce durant toute la durée de la visite, penser à la constitution de ces couvertures me donne une légère nausée. J'ai appris plus tard qu'une fille de ma classe, qui n'était donc pas dans mon groupe, avait eu plus de mal devant les cheveux. Sur le coup, je me suis sentie insensible, je vous l'avoue.
Un autre blok nous montre lui aussi une vitrine, mais cette fois-ci remplie de chaussures d'enfants. Au milieu des souliers brunâtres et usés jusqu'à la corde que je ne remarquai pas, une petite ballerine bleue contrastant avec le reste de ses congénères me mit mal à l'aise.
Un autre blok offrait à notre vue, sur un mur, plusieurs centaines de photos de prisonniers. Les femmes s'alignaient à gauche, les hommes à droite (si c'est le contraire, c'est que vous êtes du mauvais côté, hu hu) (pardon). Le guide nous explique que ces photos étaient prises juste après l'arrivée des prisonniers et que, souvent, ils se faisaient gazer deux jours plus tard. De nouveau, petit malaise, les prénoms en dessous de chaque cliché n'aidant sans doute pas (ne me demandez pas pourquoi).
De nouveau, un autre blok. Des peignes et brosses à cheveux défilent devant nos yeux. Des cristaux servant à être versés dans les """"""salles de douche""""" se tiennent eux aussi derrière une vitrine.
La visite approche de sa fin lorsque nous visitons les caves où on laissait les prisonniers mourir de faim, et nous passons ensuite devant le "mur de la mort" où certains étaient fusillés. Les fenêtres du bâtiment longeant cet endroit sont barricadées,afin d'empêcher les femmes se tenant derrière d'assister aux exécutions.
Charmante attention.
Nous clôturons ces deux heures en visitant ce que le guide appelait le "blok belge", où s'alignent de grands panneaux représentant chaque convoi partant pour Auschwitz. Nous avions droit au nombre de personnes faisant partie du convoi, au nombres de personnes immatriculées, au nombre de survivants (quand ce symbole était suivit du chiffre rond -dans toute sa rondeur, le zéro, donc-, tu le sentais passer) et à une photo d'une ou deux personnes faisant partie du convoi. Et ça, ça n'a pas aidé non plus. J'avais juste envie de sortir.
En plus, j'avais faim.
Non, sans rire, nous avions faim (pas de petit-déjeuner, remember), nous étions fatigués (3 heures de sommeil pour les plus chanceux) et en plus, nous avions tout ça exposé devant la tronche.
Il y en auraient qui auraient fait un malaise que ça ne m'aurait pas étonné.
Mais nous savions ce qu'il s'était passé ici avant, nous savions que ces personnes avaient eu bien plus faim et avaient été bien plus fatigués que nous, alors nous fermions nos gueules et nous avions bien raison.

Après cette première partie de la visite est venu le bus pour nous conduire à Birkenau. Et là, côté "bordel de merde je ressens rien je suis un monstre", j'ai battu des records. Mais je n'étais pas la seule. Nous étions tous dans ce même cas, en fait. Et nous nous posions des questions.
Le guide nous a raconté ce qu'il se passait après que les convois arrivent dans le camp, comment UNE personne décidait de quel côté allait aller le
Juif/franc-maçon/tzigane/homosexuel/résistant. A droite, ceux qui allaient de suite au gaz. A gauche, ceux qui allaient travailler. Ceux qui allaient donc avoir une minuscule chance de survivre.
Nous avons vu des baraquements en brique et en bois, nous sommes passé devant un petit endroit (mon vocabulaire atteint des sommets, je vous assure) où plusieurs plaques avaient été gravées, et ce en plusieurs langues, pour laisser un hommage aux Juifs.
Par contre, je n'oublierai pas la petite conversation que j'ai eue avec Panda.
"Il fait beau, y a du soleil, on marche, on discute...T'sais quoi? Je trouve qu'on passe un chouette moment.
-Je trouve aussi.
-...et nous sommes à Birkenau...
-Des montres, Nanaïs. Nous sommes des monstres."

C'était VRAIMENT angoissant. Dès que nous sommes rentrés à l'hôtel, j'ai abordé le sujet avec mon prof de morale. Le total suicide, quoi. N'allez JAMAIS dire à un prof de MORALE que vous n'avez rien ressenti à Auschwitz. Même Chuck Norris il ose pas!
Mais il était d'accord avec moi. Il m'a même demandé si j'avais une idée d'où ça venait, ce sentiment, justement, de n'en avoir ressenti aucun une fois là-bas. Moi, j'avais déjà concocté ma réponse depuis un bout de temps, tellement ça me taraudait.
Je l'ai mentionné au début de l'article, le problème.
Ça fait neuf ans qu'on nous parle du génocide des Juifs. Ça peut être aussi horrible que vous voulez, au bout de neuf ans, tu satures, t'en peux plus, et c'est banalisé.
Exactement. Ba-na-li-sé. Un génocide. Ça ne devrait pas être banalisé, ce genre de choses. Je lui ai dit "Il faudrait ne pas en parler autant, voire pas du tout, et puis un jour, VLAN, visite à Auschwitz".
Radical.
Mais il était d'accord. On nous en avait beaucoup trop parlé.

Je tenais quand même à mettre un truc, histoire d'illustrer. Alors je vous mets une porte, comme ça. Genre liberté qu'on a la chance d'avoir, par rapport à eux, tout ça...oké, c'est nul. Flagellez-moi avec ce bouquet d'orties.

6 commentaires:

  1. Aucun commentaire sous un tel article ? Ca me laisse pantoise...

    Merci pour cet article !

    J'avoue être choquée par le coups des gens (des jeunes j'imagine...) qui posent comme des kékés devant le camp... Mais bon, des cons il y en a toujours eu et malheureusement il y en aura toujours.

    Je n'ai jamais visité de camps de la 2nde guerre mondiale. Par contre il y a un paquet d'années (faudrait que je demande à ma mère quand on y était allés... mais je devais clairement avoir moins de 14 ans), on était allé en famille du côté de Verdun, le fameux cimetière de la 1ère guerre mondiale, l'ossuaire de Douaumont (où récemment des tarés sont allés commettre un vol, oui effraction d'un tel monument et vos d'os... sans commentaire), ainsi que visite du fort du même endroit. La quantité de tombes du cimetière, tous ses os non identifiés entassés derrière des murs... Ca glace le sang.

    Pour ce qui est du fait que tu n'as rien ressenti, j'ai une autre explication possible outre une éventuelle banalisation. Déjà, en te lisant et malgré ce que tu en penses, je crois au contraire que tu as ressenti beaucoup de choses, ce n'est pas parce que tu n'as pas pleuré ou ressenti de malaise "physique" que ça ne signifie pas que ça t'a remué profondément. Ensuite je pense (mais ce n'est qu'une possibilité) que devant une telle horreur, le cerveau peut décider de bloquer les émotions pour éviter d'être submergé. Trop d'horreur a supporter pour notre conscience (dans le sens conscience physique, pas conscience morale). Enfin, je ne sais pas si je suis bien claire...

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    1. Si si, je comprends tout à fait ce que tu veux dire, et je te remercie pour cette hypothèse qui, étonnament, me rassure ne serait-ce qu'un peu :)

      Quant au nombre de commentaires, entre nous, je n'étais pas étonnée, en fait. Les gens, parfois, ne trouvent pas vraiment les mots pour commenter ce genre d'article. Mais j'ai remarqué une énorme hausse de vues après l'avoir posté, ce qui prouve que le titre, donc quelque chose qui parle d'Auschwitz, ébranle (j'ai presque envie de dire "attire" mais je trouve ce terme un peu déplacé) les internautes. Donc, j'ai préféré me réfférencer au nombre de vues qu'au nombre de commentaires pour voir que cet article était quand même "pris au sérieux" :)

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  2. Je ne pense pas que l'on doit se sentir "coupable" ou "différent" si l'on ne pleure pas dans ces lieux. Tu as tout de même senti un malaise à certaines moments comme tu le dis, et contrairement aux "kékés" comme dit plus haut, tu n'as pas cherché à te prendre en photo devant l'entrée ou autre...

    Par contre, ta discussion et le "chouette moment", je trouve cela bien exagéré mais surtout ridicule - alors que le reste de ton article est intéressant ; cependant, concernant cette éventuelle "banalisation", je ne suis pas d'accord, enfin, pas sur tous les points. On rabâche beaucoup aux jeunes la seconde guerre mondiale, le massacre des juifs, etc, mais on leur montre rarement les choses telles qu'elles ont été. Bien que ce voyage ait pour but de marquer les esprits, il n'est pas suffisant pour décrire toute l'horreur de ce massacre, de même que les cours en classe. Ainsi peut-être peut-on parler de banalisation. Mais quand on voit, par exemple, les expériences nazies filmées, le procès de Nuremberg, les photographies les plus dures, ainsi que certains témoignages, je pense qu'on présente à l'école en général une version souvent un peu édulcorée de ce génocide. J'en viens même à songer que si certains voyaient tout ça, ils ne parviendraient pas à rire à certaines blagues glauques à ce sujet.

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    1. Pour le passage du "chouette moment", je pense que tu as raison, et suis moi-même horrifiée, non seulement de l'avoir dite, mais en plus de l'avoir introduite dans ce texte. Je ne vais pas supprimer cette partie, parce que je pense que ce qui est écrit et validé est écrit et validé (sauf exception), mais ce que j'en retiens, c'est que parfois, certaines choses devraient être enterrées.

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  3. Ton article est très chouette, c'est assez bien décrit. Maintenant j'ai envie d'y aller, mais pas avec des tonnes de touristes et SANS guide. Découvrir par moi même et me recueillir dans ce lieu. Parce qu'il y a plein de petits enfants qui y ont perdu des papy et des mamy...(J'suis incorrigible avec mes petits vieux moi!)

    Sinon je sais ce ce que c'est "bassiner" quelqu'un avec un sujet. et je peux comprendre qu'après 9 ans, tu sature, c'est normal. C'est ce qui empêche parfois de s'imprégner vraiment d'un lieu ou d'une histoire. Quand j'ai fais mes secondaires, ont m'a expliquer la reproduction humaine 6 ans de suite. En 1ere, t'es fleur bleue et j'avais été choquée mais en 6ème c'est tout juste si je dormais pas sur mon banc.

    Sinon j'ai été au fort de Breendonk in Belgium, pour nous préparer à la visite d’Auschwitz (ce qu'on à pas fait) et c'est vrai que certains lieu me rendait mal à 'aise, comme la salle de torture où des gens mourraient. Pour avoir déjà senti "l'odeur" de la mort, je peux me permettre de dire que ça "puait" la mort. C'était un camp de travailleur pas de concentration et d’extermination, mais certaines personnes ont aussi été envoyée en Allemagne. Ça m'a marquée, quand même.

    Ce qui me choque le plus dans ce que tu décrit ce n'est pas le texte mais: les idiots qui posent comme des cons "houhou on a visiter Auschwitz!" T'es au courants qui a des gens qui sont morts, crétins ?! Et surtout: Un snack? Dans un camp de concentration où des gens sont morts de faim? Les toilettes je comprends tout à fait mais...le snack pour moi n'y a pas sa place! L'accueil ok, les distris à la rigueur. Perso j'aurais pas envie de manger dedans, rien que par respect pour les gens qui y ont crevé de faim! Y a pas un hôtel non plus tant qu'on y est?
    Ils n'y ont quand même pas mis une boutique souvenir? Si?

    Par contre, j'aurai pris des photos, pas en "posant" mais par souvenir et pour montrer à mes enfants, dans le respect du lieu et des faits.

    Je suis contradictoire, d'un coté je respecte les mort en ce lieu et d'un autre j'ose encore dire que ça fait des humains (religion ou autre ne sont pas pris en compte) en moins sur cette planète surpeuplée.

    Je suis bizarre.

    Merci pour ton témoignage :)

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    1. Déclaration qui t'aura valu quelques avis interloqués ^^

      Je n'ai pas le souvenir d'une boutique de souvenirs, bien heureusement! xD

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